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Second Faust : les Mères

FAUST.
Ne me parle pas ainsi ; tu as dans tes vieux jours usé tout cela à tes semelles ; cependant, ta manière d’agir à présent ne tend qu’à me manquer de parole. Moi, au contraire, je suis tourmenté ; le maréchal et le chambellan me poussent, l’empereur veut que cela se fasse sur-lechami»… 11 veut voir Hélène et Paris, le modèle des hommes et .celui des femmes ; il veut les voir en figures humaines. Vite donc à l’œuvre, je ne saurais manquer à ma parole.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Ta légèreté à promettre était imprudence.
FAUST.
Tu n’as pas, compagnon, réfléchi non plus jusqu’où ces artifices nous conduiront. Nous avons commencé par le rendre riche ; maintenant, il veut que nous l’amusions.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Tu crois que tout se fait si vite !… Nous touchons ici à des obstacles plus rudes : tu vas mettre la main sur un domaine étranger, et te faire inconsidérément de nouvelles obligations. Tu comptes évoquer aisément Hélène, comme le fantôme du papier-monnaie, avec des sorcelleries empruntées, avec des fantasmagories postiches… J’appelle aisément à mon service les sorcières, les nains et les monstres ; mais de telles héroïnes ne servent point au\ amourettes du diable.
FAUST.

Voilà toujours ta vieille chanson. On est, ..avec toi, dans une incertitude continuelle ; lu es le père des obstacles, et, pour chaque remède, tu demandes un salaire à part. Cependant, cela finit par se faire, avec un peu de murmure, je le sais, et à peine on a pensé à la chose, que lu l’apportes déjà.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Le peuple des ombres païennes est en dehors de ma sphère d’activité ; il habite un enfer à lui. Pourtant il existe un moyen.
FAUST.
Parle, et sans retard.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Je te découvre à regret un des plus granils mystères. Il est des déesses puissantes, qui trônent dans la solitude. .\utour d’elles n’existent ni le lieu, ni moins encore le temps. L’on se seul ému rien que de parler d’elles. Ce
sont LES MÈRES. ’
FAUST.
effrayé.
Les Mères !
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Ce mot t’épouvante” ?
FAUST.
Les Mères ! les Mères ! cela résonne d’une façon si étrange !
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Cela l’est aussi. Des déesses inconnues à vous mortels, et dont le nom nous est pénible à prononcer, à nous-mêmes. Il faut chercher leur demeure dans les profondeurs du vide. C’est par ta faute que nous avons besoin d’elles.
FAUST.
Où est le chemin ?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Il n’y en a pas. À travers des sentiers non foulés encore et qu’on ne peut fouler,. . uu chemin vers l’inaccessible, vers l’impénétrable… Es-tu prêt ? — Il n’y a ni serroies ni verrous à forcer ; tu seras poussé parmi les solitudes. — As-tu une idée du vide et de la solitude ?
FAUST.
De tels.discours sont inutiles ; cela rappelle la caverne de la sorcière, cela reporte ma pensée vers un temps qui n’est plus ! N’ai-je pas dû me frotter au monde, apprendre la détinition du vide et la donner ? — Si je parlais raisonnablement, selon ma pensée, la contradiction redoublait de violence. A’ai-je pas dû, contre ces absurdes résistances, chercher la solitude et le désert, et, pour pouvoir à mon gré vivre seul, sans être entièrement oublié, m’abandonner enfin à la compagnie du diable ?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Si tu traversais l’Océan, perdu dans son horizon sans rivages, tu verrais du moins la vague venir sur la vague, et même, quand tu serais saisi par l’épouvante de l’abîme, tu apercevrais encore quelque chose. Tu verrais les dauphins qui fendent les flots vert,g et silencieux, lu verrais les nuages qui filent, et le soleil, la lune et les étoiles qui tournent lentement. Mais, dans le vide éternel de ces profondeurs, tu ne verras plus rien, tu n’entendras point le mouvement de tes pieds, et tu ne trouveras rien de solide où te reposer par instants.
FAUST.
Tu parles comme le premier de tous les mystagogues qui ait jamais trompé de fervents néophytes. Mais c’est au rebours. Tu m’envoies dans le vide, afin que j’y accroisse mon art, ainsi que mes forces ; tu me traites comme ce chat auquel on faisait retirer du feu les châtaignes. N’importe ! je veux approfondir tout cela, et, dans ton néant, j’espère, moi, trouver le granil tout.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Je te rends justice avant que tu t’éloignes de moi, et je vois bien que tu connais le diable. Prends celte clef.
FAUST.
Ce petit objet !
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Touche-la, el tu apprécieras ce qu’elle vaut.
FAUST.
Elle croît dans ma main ! elle s’enflamme ! elle éclaire !
MÉPHISTOPHÉLÈS.
T’aperçois-tu de ce qu’on possède en elle ? Cette clef sentira pour toi la place que tu cherches. Laisse-toi guider par elle, et tu parviendras près des Mères.
FAUST.
frémissant.
Des Mères ! cela me frappe toujours comme une commotion électrique. Quel est donc ce mot que je ne puis entendre ?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Ton esprit est- il si borné qu’un mot nouveau te troul)le ? Veux-tu n’entendre rien toujours que ce que lu as entendu ? Tu es maintenant assez accoutumé aux prodiges pour ne point t’étonner de ce que je puis dire au dclu de ta portée.
FAUST.
Je ne cherche point à m’aider de l’indifférence ; la meilleure partie de l’homme est ce qui tressaille et vibre en kii. Si cher que le monde lui vende le droit de sentir, il a besoin de s’émouvoir et de sentir profondément ïiinmensité.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Descends donc ! je pourrais dire aussi bien : monte ; c’est la même chose. Echappe à ce qui est, en te lançant dans les vagues régions des images. Réjouis-toi au speclacle du monde qui depuis longtemps n’est plus. Le mouvement de la terre entraîne les nuages ; agite la clef et tiens-la loin de ton corps….

http://fr.wikisource.org/wiki/Second_Faust